Une autre façon de vivre la parentalité. Bienveillance, école-maison, éducation alternative au quotidien.

Catégorie : Alzheimer ( Page 1 de 2)

Du gin pour l’homme sans famille

Du gin pour l’homme sans famille

Un soir de printemps ordinaire à la résidence.
Nous avons joué à jouer aux cartes et maintenant il a été distrait par des voix émanant du corridor : les préposés qui discutaient avec un de ses colocataires d’unité.

Il se promène alors que je tente de le ramener vers son “appartement”. Nous sommes au salon et je sais que si nous restons ici, il m’ignorera le reste de la soirée. Parfois, j’accepte ce sort et parfois j’insiste pour ne pas tomber dans cette roue.

Il exprime alors un besoin: j’ai soif. Un autre usager lui réponds du tac au tac:” Du gin! Veux-tu un 40 onces de gin?”

Mon père ris :” Oui! Du gin!”
L’ami : “Tu risque de marcher croche après 40 onces par exemple.”

Je blague: “c’est parfait, il est déjà tout équipé ! ” en pointant la marchette.

Ils rient.
Quelques autres échanges verbaux au sujet du gin et des rires auxquels j’essaie de participer. Je viens souvent et je connais la plupart des résidents que j’ai observé lors des soirées au salon.

Un homme commente: je pense qu’il y a des employés qui travaillent ici, peut-être qu’ils pourront te donner du gin!

Je saute sur l’occasion pour motiver mon père:”Allons voir, je crois qu’elles sont là-bas.”

Mon père s’approche d’une préposée.
-Bonjour!

  • Bonjour! Comment est-ce que je peux vous aider Monsieur X?
  • Ma gorge est sèche et je prendrais bien un verre d’eau.
  • Je vais vous chercher ça !

Je tente de le ramener attendre son verre vers sa chambre. Échec. Nous sommes encore dans le corridor. Elle apporte son verre et me le donne (il a les mains sur la marchette.)

-Tiens papa, ton verre.

Il ignore totalement toutes mes tentatives de lui partager que j’ai le verre dans mes mains.

Il retourne vers la préposée.

  • Ma gorge est sèche et je prendrais bien un verre d’eau.
  • Je l’ai donnée à votre fille.
  • ma fille? Je n’ai pas de famille moi, je suis tout seul ici et personne ne viens me voir.

(….)
Un petit intermède ici. À cause du covid, ils tiennent un registre des visiteurs pour chaque usager. Il y a donc un grand cartable avec une feuille par chambre sur laquelle les gens peuvent s’enregistrer. Mon père a tellement de visites qu’ils se sont tannées de rajouter constamment une nouvelle feuille (qui dois avoir 15 cases peut-être) qu’ils en ont mis 4 d’un coup. Il est privilégié niveau visites mais il ne le sait pas, il oublie toutes les visites systématiquement.

(….)

Appuyée par les propos de la préposée, je lui montre de nouveau le verre. Il le regarde finalement puis s’exclame: ” De l’eau ?!?! Je voulais du jus.”

La préposée reprends le verre, part dans la cuisine, transforme l’eau en jus et revient. Il boit 2 gorgées puis s’exclame de sa reconnaissance infinie devant ce liquide merveilleux. Il cherche comment tenir un verre et sa marchette en même temps.

“Donne-moi le papa”

“Ok mais échappe le pas.”

(….)

2 ans

Presqu’exactement 2 ans entre ces 2 photos…

Du papi qui tente de créer le contact avec son petit fils,
au petit fils qui tente de créer le contact avec son papi.

(…..)

Laurent, 1 an, fasciné par son papi, qui aura été pendant presque 2 ans et demi, son humain préféré, alors que celui-ci est particulièrement joueur pour un temps et, pandémie oblige, une des personnes qu’il aura vue le plus souvent pendant ces années.

Laurent, 3 ans, profondément attaché sans jugements, sans attentes, qui offre son plus gros sourire pour un contact visuel de quelques secondes.

(….)

On peut oublier, voir s’oublier, mais il reste l’amour.

Jouer à jouer aux cartes / Le jeu et l’alzheimer

Cette fois-ci j’ai dans ma poche un jeu de cartes lorsque je vais le voir.

C’est un passe-temps qu’il a longtemps eu donc je sent que ça risque de l’intéresser, de lui parler, de le faire tomber dans les réflexes qu’il a gardé au delà de la mémoire.

Je lui propose le jeu et d’abord il refuse parce qu’une autre idée attire son attention, il demande à marcher. Nous partons marcher et je dépose les cartes sur la petite table. Au bout d’un moment, nous revenons dans sa chambre et voyant les cartes il demande à jouer.

J’avais prévu peut-être un jeu de bataille, mais l’enchaînement des actions (devoir déposer la carte, déterminer laquelle a le plus de valeurs, déterminer si c’est la tienne ou celle de l’autre puis les ramasser ou pas dépendant du résultat.. ) était trop complexe ce soir-là.

Alors j’ai décidé de jouer à jouer aux cartes tout simplement. Vous savez, chacun dépose une carte de façon pas toujours ordonné, puis s’exclame avec des expressions propres à l’action de jouer aux cartes. Aucune attention à la valeur des cartes n’est nécessaire, sauf si ça adonne à un joueur.

Pour un point bonis, accorder votre réaction à celle de l’autre afin de rendre la conversation cohérente.

– oh, celle là est bonne!

– tiens toi, moi j’ai un homme de coeur!

– pfffft attends de voir la mienne.

Dès que nous avons épuisé le paquet de carte, il redemande à jouer. Trois ou quatres parties plus tard, il rayonnait, satisfait. Lorsqu’il parla à sa femme en vidéo, il commence la conservation par lui dire, fier, qu’il avait gagné. À quel jeu donc?

Ça n’avait aucune importance.

(….)

Quand il joue à jouer, ses gestes correspondent à ceux d’une personne qui joue aux cartes. Ses paroles aussi. Il retombe dans des enchaînements confortables, des suites de mots qui viennent facilement en groupe. Le même effet se produit quand on le met dans un contexte familier. Il ne sais pas qu’il sais, il ne pourrais pas l’expliquer mais son corps sait instinctivement. C’est un des aspects les plus intriguants des personnes alzheimer à ce stade. Et c’est un aspect qui demande un grand lâcher prise de la part de la personne qui vit encore dans un monde de règles et de structure.

J’habite une maison citrouille

Je suis arrivée à sa chambre et il pleurait.
“Que se passe-t-il papa?”❤ Il était bouleversé par la mort de sa mère, survenu il y a longtemps mais pour lui ça semblait maintenant.

(…)

Puis j’ai mis des chocolats dans ses poches. Je lui avais préparé une surprise. Le petit plaisir de donner des bonbons aux enfants pour Halloween. Je l’ai aidé à s’habiller pour dehors. À s’orienter pour sortir jusqu’à la cour. À se rappeler où était les bonbons. Main dans la main, nous sommes arrivées face aux enfants.

Son regard lorsqu’il a tendu un chocolat à chacun, c’était magnifique. Il était fier de lui pour un instant, retrouvait un geste déjà réalisé 1000 fois dans sa vie, confortable, normale. Il étais si heureux pour quelques secondes! J’ai mis de la musique d’Halloween. Les enfants ont dansés. Lui aussi. Il aimais beaucoup “J”habite une maison citrouille.”

Le dernier gardien de l’humanité / Merci à ceux qui prennent soins

Je franchis les portes qui se verrouillent automatiquement dès qu’elles se referment. Ici, l’entrée se fait librement mais la sortie est contrôlée électroniquement par un code ou par le personnel:”Excusez-moi, madame l’infirmière, monsieur l’infirmier ou le préposé ou la préposée, je dois partir, pouvez-vous m’ouvrir la porte?”

Alors il ou elle vérifie qu’il n’y a aucun usager à risque de fugue près de toi, elle prends Monsieur Untel par le bras et “venez, marchons par là-bas” et le temps de convaincre tous et chacun de ne pas partir par la porte que tu ouvriras, voilà tu retourne chez toi.

Ça c’est une bonne soirée parce que dans le moins glamour, le “venez prendre une marche, voir là-bas, prendre une collation ou boire de l’eau ” ne fonctionne pas et la porte est resté ouvert une minute de trop et le préposé se fait frapper.

Parfois l’infirmière hausse la voix, pas comme crier, juste comme un message clair :”On ne frappe pas, on ne me touche pas ici, on reste ici, je ne peut pas vous laissez partir, non.”

Et au pire on invoque le médecin. Ça, ça calme tout le monde parce que qui contesterait l’autorité du monsieur à la blouse? “Bien dites donc, vous ne partirez pas avant d’avoir vu le médecin toujours? Allons l’attendre. Il vous reste des examens à passer.”(….)

Monsieur. Madame.

Gardien de l’humanité c’est la partie du travail qui est caché sous des airs de politesse, c’est ce qui se passe au delà de nourrir-laver-médicamenter.Il faut être une personne bien spécial pour dire madame et respecter sincèrement une personne dont on lave les parties génitales. Une personne qui flotte entre les espaces temps, qui parfois nous offre un bout d’humanité au milieu du flou.

Parce qu’ici, les espaces-temps s’entrechoquent. Chacun nage dans une piscine de souvenirs, de sensations ou d’émotions et ce mélange instable, souvent éphémère conditionnent leurs réactions, sans que l’humain vivant dans cette réalité n’aille de moyen de nous les expliquer. Du moins, pas de la façon traditionnelle. Il faut observer, deviner et savoir déchiffrer. Se connecter à l’humain, croire profondément que l’humain est encore là même quand il nous accuse d’avoir voler les meubles de sa maison, parce qu’il ne les trouve pas dans sa chambre d’hôpital.

(…)

Et parfois. Il y a cette once de personnalité qui s’échappe et le gardien de l’humanité, quand il a le temps vous me direz, la saisit au vol de façon remarquable. Il imite la gestuel, il sourit, il nomme. Ça dure quelques secondes. Un chemin, un tunnel, une connexion, un regard, un toucher. Puis la personne retourne dans la fixation du vide ou de la télé ou dans sa recherche du voleur ou de son mari ou de la femme qui a volé son mari, lance sa nourriture par terre ou tente de se sauver. (…)

On voit peu les gens alzheimer à ce stade. Ils ont un niveau de soins élevés, ils sont restreints dans leurs déplacements, les outils de communications traditionnelles fonctionnent moins pour eux. C’est pourquoi je pense qu’il est important d’en parler, de leur donner une voix. De continuer de voir toute leur humanité. Zoé

« Articles précédents